Dans ses mots: lettre à mes enfants, par Marie-Eve Campbell

Les Lettres à mes enfants, ce sont des mots et des idées que j’ai envie de laisser à ma fille et à mon fils, comme un recueil de phrases un peu brouillon qui leur permettra de mieux me connaître, si un jour ils en faisaient la lecture. En voici une, la no2.
Texte et photos Marie-Eve Campbell  Propos tirés du site ateliercamion.com



J’ai peur de vieillir.

À 33 ans, je sens parfois que la vie m’a coulé entre les doigts, s’est échappée sans que je ne m’en rende compte. Doucement, j’angoisse.

Je sens que je n’aurai pas assez de temps. Le mari (votre père) me dirait que je suis toute jeune et que, franchement, on ne devrait même pas tenir compte des 15-16 premières années de nos vies, car on n’est pas encore maîtres de notre destin.

Je n’aurai pas assez de temps pour reprendre des études, m’occuper tranquillement des enfants à la maison, ouvrir une boutique-atelier, avoir une ferme de fleurs et une flamboyante carrière de photographe, devenir nutritionniste holistique et artisane herboriste, vivre à la campagne et aussi en ville, réaliser mes projets personnels pas payants, cuisiner tous nos repas sains, tous les jours, tricoter et coudre et tisser et teindre et avoir mes propres alpagas tant qu’à faire, voir le Japon et l’Afrique du Sud et le Maroc et le Mexique et la Russie et Cuba-avant-que-ça-change et les Balkans et tous les autres pays de la Terre, prendre un petit café tranquille et rêveur dans tous les petits restos de Montréal, tout ça – plus toutes les lubies que je noterai dans mon carnet dès la publication de ce billet – en 47 printemps, si j’arrive à rester en forme jusqu’à quatre-vingts ans.

Quarante-sept. Je refuse. C’est trop peu. Ça gèle mes jambes et mon cerveau et ça me donne envie de m’asseoir et de lire au lieu de courir et d’agir.

Je me demande à partir de quel âge j’ai commencé à voir le temps s’échapper de cette façon. À trouver la vie courte.

Ma fulgurante vingtaine me semblait éternelle. Les cinq années où j’ai eu mon commerce local ont passé tellement plus lentement que les cinq années de vie de ma fille. Je me rappelle ma grand-mère qui, me souhaitant bonne fête pour mes vingt ans, m’a dit: «À partir de maintenant, les années vont débouler. Tu vas avoir 30, puis 40, puis soudainement 70 ans sans t’en rendre compte.» Comme le mauvais sort d’une fée… mais je sens que c’est réel.

 

Est-ce que c’est avec l’arrivée des enfants que le temps s’accélère autant? Les gens sans enfants sauraient confirmer ou me remettre à ma place. Je me souviens avoir entendu Fred Pellerin comparer les enfants à des tasses à mesurer. Il disait qu’une tasse de farine répandue par terre n’a pas tant l’air d’une tasse – on ne sait pas trop la quantité. Cette même farine, bien mesurée dans une tasse, est clairement quantifiable. Même chose avec les enfants: sans eux, le temps passerait plus vaguement et avec eux, le temps serait visuellement mesuré dans leur petit corps qui grandit, par les années d’école, les anniversaires et les Noëls qui ne cessent de revenir.

Ça m’essouffle. C’est complètement anti-slow.

Même si je pouvais choisir de mettre l’accent sur ce que j’ai réalisé jusqu’à maintenant, c’est plus fort que moi, je vois tout ce que je n’aurai humainement pas le temps de faire, de créer, de vivre.

Alors vieillir, vraiment, je regrette, je n’aime pas ça. J’apprécie l’expérience, le parcours, le regard qui change avec les années qui passent. La famille qui grandit, la liberté qui revient un peu, la fierté de voir mes amours cheminer, d’être beaucoup plus à l’aise avec moi-même. Mais justement, ce sont ces années qui filent que je déteste et qui sont irrémédiablement liées au fait de vieillir.

Une année de plus est une année de moins.

 

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