Ma vie d’expat à Moscou 

Bérangère de Grandmond-Bernard a quitté Montréal avec mari et enfants pour aller vivre en Russie. Elle nous raconte son adaptation, son quotidien et son amour pour ce pays.
Propos recueillis par MJ Desmarais  Photos Deborah Hoehner



Parle-nous de toi, Bérangère
J’ai la quarantaine, trois beaux enfants en santé, un chum avec qui je partage ma vie depuis bientôt 22 ans. On s’est rencontrés en plantant des arbres dans l’Ouest canadien, quand on était étudiants à l’université. Je suis orthophoniste, je travaille depuis 15 ans dans les écoles, les collèges et le réseau de la santé. Et je peux dire que la fille anxieuse que je suis, qui a choisi une profession lui permettant de trouver facilement du travail, eh bien elle est servie: il y a une pénurie d’orthophonistes en Russie! Je travaille donc ici, mais pas en russe je vous rassure! Il y a assez de francophones et d’anglophones pour me tenir occupée.

Pourquoi la Russie?
Ça peut sembler exotique comme destination, mais mon conjoint, qui est économiste de formation, travaille pour le gouvernement fédéral; dans son milieu les postings à l’étranger ne sont pas rares. Comme il parle le russe – un atout – et que ce pays nous fascinait, il a postulé lorsqu’un poste s’est présenté à l’ambassade du Canada. Lorsque nous avons reçu la confirmation qu’il l’avait obtenu, nous avons sauté de joie, même si nous savions tout ce que ça allait impliquer: nous éloigner de la famille et des amis, déraciner les enfants, vendre la maison, apprendre une nouvelle langue, alouette. Et il fallait aussi que je quitte mon travail.

En août 2016, nous avons plié bagage et mis les voiles pour la Russie. Le plaisir ne fut pas immédiatement partagé par tous les membres de la famille, à commencer par le plus vieux de nos enfants, âgé de 14 ans à l’époque. Je ne vous cacherai pas qu’on se sentait un peu cruels de l’expatrier à cet âge où les amitiés sont d’une importance capitale, mais nous ne pouvions passer à côté d’une telle expérience de vie. On lui a donc sorti les phrases toutes faites qui sonnent creux, mais qui sont tellement vraies: «Tu vas voir, tu vas nous remercier plus tard… Tu vas voir, c’est toi qui ne voudras pas revenir…» Et c’est exactement ce qui est arrivé. En fait, ce qui devait être une expérience de deux ans va finalement se prolonger: nous venons d’accepter de rester ici quatre années supplémentaires, à la grande joie de notre irréductible ado, qui a maintenant 16 ans et qui ne voulait plus repartir!

 

L’intégration dans la société moscovite
Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur l’aide de l’ambassade pour nous trouver un logement, ce qui n’est pas le cas pour tous les expats. Toutefois, on a dû se mettre rapidement en mode débrouillardise et organisation. Par exemple, il faut impérativement apprendre à parler le russe, ou du moins apprendre quelques phrases de base, ne serait-ce que pour faire l’épicerie où tout est écrit en caractères cyrilliques, ou encore pour faire le plein d’essence. Le libre-service à la pompe n’est pas encore très répandu, alors quand vous arrivez à côté du monsieur et que la seule chose qui vous vient à l’esprit, c’est: «Le plein d’ordinaire svp», l’affaire n’est pas ketchup, je vous en passe un papier! En fait, il faut apprendre à dire: полны бак, пожалоста девитносто пиат. Simple!

Pas facile, mais fascinant, le russe. Moi qui ai tripé sur la linguistique à l’université, j’ai été servie avec cette langue qui compte trois genres (féminin, masculin, neutre) et six cas. Car oui, le russe se décline comme le latin. Ça fait cultivé, que je vous parle de latin, mais je n’en ai jamais fait et ça m’aurait bien servi de savoir décliner rosa, rosa, rosam, rosae... Comprendre le fonctionnement des déclinaisons est une étape en soi et les retenir, c’est des années d’apprentissage en perspective!

Une fois que l’on est capable de baragouiner un peu et qu’on se lance à l’aventure, une belle surprise qui nous attend, c’est l’accueil chaleureux des Russes. Contrairement à ce qu’on serait portés à croire, ils aiment rire, vous offrent spontanément leur aide dans la rue, sont polis et vouent un immense respect à leurs aînés. Dans le métro, on ne verra jamais une babouchka se tenir péniblement debout; même les jeunes rebelles sont spontanément enclins à céder leur siège.

 

Les Russes et la famille
Bien que la charge de s’occuper des enfants incombe le plus souvent à la mère et aux grand-mères (les babouchkas), il n’est pas rare de voir des pères ou des diadouchka s’occuper des petits, les promener en poussette, les accompagner à l’école. Aussi, on sent que les pères de la jeune génération veulent être plus impliqués et plus présents, jouer un rôle moins traditionnel. Une amie me racontait qu’il y a dix ans seulement, il était très rare, voire improbable, qu’un père soit présent à l’accouchement, n’étant invité à rejoindre mère et enfant qu’après la naissance, une foi le bébé lavé. C’est encore la tradition aujourd’hui, mais ça change, au plus grand bonheur des pères.

Les enfants et les jeunes sont choyés ici. Il y a des structures de jeux dans tous les parcs, des centres d’activités pour jeunes un peu partout, des clubs de sports. Ils ont leurs émissions de télévision, dont une, Macha et Medved, qui a traversé les frontières. Comme Sting le chante si bien, Russians love their children too et cela se sent.

Nos enfants se sont adaptés rapidement, même si les débuts ont posé tout un défi! Pour faciliter leur intégration, nous avions pensé les inscrire au Lycée français de Moscou, mais, à notre grande déception, cela n’a pas été possible parce que le cursus français était requis (nos enfants fréquentaient l’école publique à Montréal). Nous avons donc dû nous tourner vers l’école anglo-américaine, qui les a accueillis à bras ouverts même s’ils ne parlaient pas anglais. Ça n’a pas été évident pour eux, mais quelle ouverture sur le monde! Dans cette école où l’on entend parler le russe, le français, l’espagnol, le néerlandais, le croate et le coréen dans les corridors, nos enfants se sont fait des amis de toutes les origines. Ils étudient en anglais, mais ils suivent trois cours de russe, langue seconde chaque semaine, de même que des cours de français pour ne pas accuser de retard à leur retour.

Notre routine familiale en dehors de l’école ressemble à celle qu’on avait à Montréal. Entre la vie à la maison, le taxi pour les activités des enfants, le plus vieux au skate park, on ne se sent pas trop dépaysés. Et quand les amis des enfants viennent dormir à la maison, on se fait un point d’honneur de préparer des crêpes au sirop d’érable le lendemain matin!

 

La beauté de Moscou
Comment décrire cette ville? Peu après mon arrivée, mon professeur de russe m’a demandé de décrire Moscou avec trois adjectifs. Ma réponse: бодшой, чисты, красивы – immense, propre, magnifique. Et à ce jour, cette description tient toujours. L’étendue de cette ville est impressionnante. Au début, j’ai eu du mal à me repérer – en fait, je n’y arrive toujours pas! Le réseau du métro compte 172 stations. Pour essayer de ramener cela à l’échelle du Québec afin d’avoir une meilleure idée des distances que je parcourais, j’ai imaginé un jour la carte du métro de Moscou superposée sur celle de l’île Montréal. Résultat: si on imagine partir du centre de Montréal, le métro de Moscou va jusqu’à Saint-Hyacinthe, sur la rive sud et jusqu’à Saint-Jérôme, sur la rive nord. Mêmes grandes distances dans les directions est et ouest. Comme j’habite à l’extrémité d’une des lignes, j’ai compris pourquoi je n’arrivais pas à faire beaucoup de choses en une journée lorsque j’allais dans le centre… Je n’avais pas réalisé que je faisais l’aller-retour Montréal-Saint-Hyacinthe pour acheter du pain!

Même s’il y a 15 millions d’habitants à Moscou, la ville est d’une propreté surprenante. Il n’y a pas de papiers qui traînent dans les rues et il n’y a pas de graffiti, ou si peu. Les trottoirs et la chaussée sont nettoyés et balayés par des employés plusieurs fois par jour, le plâtre extérieur des immeubles est repeint chaque année, tout comme les clôtures en fer forgé. Les Russes aiment l’ordre et la propreté, ça se voit! Et c’est peut-être aussi ce qui nous donne une impression de sécurité. En arrivant ici, je craignais un peu de me promener toute seule, mais cela a vite disparu. En fait, je me sens plus en sécurité à Moscou qu’à Montréal, et je ne suis pas la seule: ce sentiment est partagé par d’autres expatriés rencontrés.

Je dirais que Moscou est plus que belle… elle est magnifique. Grandiose, même, au point où il y a quelque chose qui nous dépasse. C’est peut-être le fait que tant de beauté ait survécu à un passé aussi éprouvant. Les édifices sont décorés, la ville change de visage au gré des festivals et des expositions, l’art est omniprésent: partout, dans les espaces verts qui sont très nombreux, on trouve des sculptures, des mosaïques, des vernissages de photos en plein air. Et la nuit, c’est encore plus magique: depuis quelques années, les édifices du centre de Moscou sont illuminés par des jets de lumière qui mettent en évidence des angles et reliefs invisibles le jour. Un spectacle époustouflant pour qui s’y attarde un peu.

Les longs hivers du 55e parallèle Nord
Heureusement qu’on a cet éclairage artificiel de nuit, parce que l’hiver est long à Moscou! Ce qui est difficile pour une fille du Québec, ce n’est pas la neige ou le froid, mais le manque de lumière pendant ces longs mois. Moscou est située au 55e parallèle Nord, soit à la hauteur de la baie d’Hudson, un peu en haut de Schefferville! La première année a été la plus difficile: j’avais l’impression de n’être jamais complètement réveillée, mais c’est comme tout, on s’habitue. On fait comme les Russes et on profite du grand air beau temps, mauvais temps. Même à -20°C, les patinoires sont remplies, les forêts grouillent de promeneurs et de skieurs de fond, la moindre butte est envahie par des amateurs de glisse en traîneau.

Les Russes fréquentent aussi beaucoup leurs banias, ces bains publics qui rappellent les spas nordiques du Québec, en version moins haut de gamme. Même si on en trouve de très luxueux au centre de Moscou, la plupart sont assez rustiques, quoique confortables. Pendant le rituel du bania, il n’est pas rare de voir des gens partager une bouteille de vodka tout en conversant… allô la déshydratation! Ils doivent boire de l’eau en cachette, parce que ça ne semble pas les affecter le moins du monde!

Une autre tradition que j’apprécie particulièrement ici est celle d’offrir des fleurs pour toutes les occasions. Il y a des цветы (fleuristes) à chaque coin de rue! Et attention: les fleurs et leurs couleurs sont codées en fonction de l’événement, du destinataire et du message que l’on veut transmettre. Je ne m’attarde pas trop à tous ces détails, sauf un: si vous offrez un bouquet, il doit obligatoirement être composé d’un nombre impair de fleurs. Les nombres pairs sont réservés aux enterrements et les superstitieux croient qu’ils peuvent porter malheur.

 

Un bémol pour l’écologie
Il y a beaucoup d’espaces verts à Moscou, mais la ville est loin d’être verte – il n’y a pas de structure en place pour recycler. C’est en m’installant ici que j’ai pu constater combien le Québec est en avance dans ce domaine et jusqu’à quel point la préservation de l’environnement fait partie de nos valeurs. Quand on recommence à jeter des bouteilles de vitre, du plastique et des boîtes d’aluminium à la poubelle, ça fait mal! Et c’est inquiétant quand on pense aux valeurs que ça transmet à nos enfants. C’est bien beau de leur faire des discours, mais ce n’est pas évident quand ce n’est pas cohérent avec les gestes qu’on pose au quotidien. Heureusement, l’école que fréquentent mes enfants recycle le papier, le plastique, le verre et les piles et accepte maintenant que les élèves transportent des choses à recycler à l’école. Dans certains quartiers plus fortunés, des bacs de recyclage ont fait leur apparition. On sent une volonté de prendre ce problème en main, et on espère que ça va se développer.

La cuisine locale
J’ai eu un gros coup de cœur pour la cuisine russe. En fait, j’aime tout ce que j’ai goûté, à commencer par les grands classiques. La salade Olivier – qu’on appelle aussi la salade russe – est composée de pommes de terre, de cornichons, d’œufs durs, de macédoine de légumes, de mayonnaise et d’aneth; c’est un pur délice! Les blinis, qu’on accompagne de saumon fumé ou de caviar et de crème sure… miam! Il y a aussi le bortsch, la fameuse soupe de betteraves, et le bœuf Stroganov accompagné de purée de pommes de terre. Les Russes adorent les «patates pilées» et ça tombe bien, parce que j’aime ça aussi! Et on n’oublie pas les zakouskis, ces petites bouchées chaudes ou froides servies en entrée qui sont si populaires: il y a les charcuteries (la langue de bœuf finement tranchée est un incontournable), les légumes marinés à l’aneth, les champignons apprêtés de différentes façons, les poissons fumés ou marinés, le caviar de poisson ou d’aubergine. Au restaurant, en guise de repas, les gens commandent d’ailleurs souvent des zakouskis arrosés d’une bouteille de vodka bien froide. La table se couvre de petits plats, c’est la version russe des tapas.

La cuisine des anciennes républiques de l’Union soviétique vaut aussi le détour, notamment celle de la Géorgie, de l’Ouzbékistan et de l’Arménie, qui sont savoureuses, goûteuses, colorées. À Moscou, on peut déguster des spécialités du Caucase comme les khatchapouri, sortes de pains ovales fourrés de fromage salé et garnis d’un œuf cru, et le plov, un riz à l’agneau épicé, longuement cuit dans un grand plat rond peu profond. Pour un bon aperçu de la cuisine russe, je recommande, à Moscou, le Taras Bulba: ce n’est pas le restaurant le plus chic, mais on y sert toutes les spécialités, les recettes sont authentiques et l’endroit est fréquenté par les Russes.

Pour voir le Moscou branché et les menus réinventés, c’est autour de l’Étang des Patriarches qu’il faut se diriger. C’est à cet endroit même que l’action du livre Le maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov débute. On y retrouve non seulement des sculptures du célèbre chat, mais aussi des terrasses, des pubs, des restos branchés où tapas, cuisine fusion et champagne y sont servis.

Enfin, un repas russe ne serait pas un repas russe sans la vodka, bien sûr, mais aussi sans le thé et les desserts, parce qu’ici, les gens ont la dent sucrée! Le gâteau au miel medovik est un des desserts les plus populaires, et j’aime particulièrement les kartochkas, dont la traduction littérale est «patates», mais qui n’ont en commun avec le tubercule que la forme: ce sont en fait de petits gâteaux denses et moelleux au chocolat et au rhum.

 

La nostalgie du Québec
Malgré toutes ces belles découvertes et aventures, c’est tout de même difficile d’être loin de la famille et des amis. Avec sept heures de décalage en été et huit en hiver, la synchronisation des communications n’est pas toujours évidente. Mais avec les moyens de communication et les applis dont on dispose aujourd’hui, à défaut de se voir en chair et en os, on peut se donner des rendez-vous Facetime. La distance nous paraît alors moins grande. Malgré tout, arrivés à Noël, les enfants réclament un retour au bercail (et nous aussi!). L’été venu, nous passons également une partie des longues vacances au Québec.

Et lorsque nous rentrons à Moscou, c’est avec les valises remplies de boîtes de sirop d’érable et de sacs de bagels St-Viateur. Pendant un moment, un morceau de chez nous trône sur la table du petit-déjeuner!

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2 Commentaires

  1. Lucie Rocque dit...

    Bérangère tu as vraiment une belle plume. Comme on dit la pomme ne tombe jamais loin de l arbre. Ta maman, mon amie chérie, t’as transmis tous les talents. Superbe article on en veut encore…

  2. Susy D. dit...

    J’ai vraiment apprécié cet article! 💕 Ça prend du courage, dépayser toute la famille mais c’est apparent que tout le monde aura des souvenirs magnifiques de cette aventure.

Commentaires